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=> Alsace Département 67/68 - Contes et légendes d’Alsace : Un chasseur de sorcières sachant chasser

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Message par -Colombine- Mar 6 Sep - 2:44

Un chasseur de sorcières sachant chasser

Encore vous ? Je ne pensais pas vous revoir aussi tôt. J’imagine que l’ambiance tamisée de la dernière fois vous a conquis. C’est toute la magie des contes et des vieilles histoires. En parlant de magie, la région a connu son lot de sorciers et sorcières, comme partout en Europe, bien avant Poudlard. Entre école de sorcières sur les cimes de Saverne et racontars du quotidien, la magie entoure les terres alsaciennes, parfois avec des récits plutôt… perturbants.


On raconte qu’un homme a un jour été tiré du sommeil par des bruits étranges dans son écurie. Un cheval y était apparu. À l’aube, la bête l’avait pourtant déjà quitté et ne semblait se montrer que la nuit. L’homme remarqua alors qu’elle n’était pas ferrée et appela un ami maréchal-ferrant pour régler le problème. Mais au matin, une voisine se réveilla en hurlant, ses mains et ses pieds alourdis des fers, donnant naissance à la légende de la sorcière sous l’apparence d’un cheval.

Bien sûr, vous me connaissez un peu maintenant. La véritable histoire n’est pas exactement celle-ci. Le récit du chasseur de sorcières m’est parvenu aux oreilles. Ses péripéties sont nombreuses et légendaires… dans ce salon, en tous cas. En voici une. Tout commence au début du XIVe siècle…

                                                           
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Des hommes par dizaines grimpaient sur les structures de bois qui cerclaient le chantier de l’imposante cathédrale sous les ordres d’un contremaître à la voix tonitruante. Leur dextérité à manier les pierres taillées au sol par des artistes de toute l’Europe arracha un souffle d’admiration à Heinrich de Bavière. La première tour n’atteignait pas encore les cieux, mais déjà la grandeur de la bâtisse justifiait son arrivée ici. Il se languit alors d’engager toute son âme dans cette nouvelle mission donnée par l’Empereur lui-même et traversa la place en esquivant les coups de burins.

Il pénétra dans la cathédrale, où il avait rendez-vous. Sa main gauche vint remettre en ordre les plis de sa soutane noire aux liserés bordeaux. L’apparence, disait-il souvent, est le premier signe d’un homme bien fait. D’ailleurs, Heinrich aperçut son reflet dans des vitraux adossés au mur de grès et passa les doigts dans ses cheveux pour se débarrasser d’une mèche rebelle, sans succès. Il cracha dans le creux de sa main et recommença, avant de se rendre compte que le vitrail en question dépeignait la Vierge et l’enfant et que ceux-ci le dévisageaient avec insistance et jugement. Il se signa maladroitement et s’épongea sur la soutane. On toussota derrière lui.

— Heinrich de Bavière, soyez le bienvenu en ce lieu unique.
— L’honneur est mien, Monseigneur.
— Veuillez me suivre, je vous prie.

Heinrich suivit l’évêque dans le fond de la nef où une porte dérobée les mena dans un escalier en colimaçon qui descendait dans ce qui semblait être les tréfonds de la terre. Là en bas, dans la pénombre, une douzaine d’hommes l’attendait.

— Ne traînons pas autour du pot, voulez-vous, reprit l’évêque. Nous savons tous les raisons de votre visite dans notre ville.
— Ma réputation me précède.
— Des cas étranges remontent aux oreilles des officiants, un peu partout. Et ils nous parviennent ensuite. J’aimerais vous envoyer d’abord à quelques lieues au nord.
— Je vais avoir besoin de plus de précisions, dit-il après avoir sorti plume, encrier et vélin.

Le prêtre fronça les sourcils.

— Je n’avais pas terminé. C’est un petit village à une demi-journée de voyage. Là, on nous a signalé la présence d’un couple de fermiers dont la femme est suspectée de sorcellerie.
— Quels sont les signes ?
— Elle a été aperçue tard la nuit, dans l’écurie, à la lueur des bougies.
— C’est prometteur.
— Les champs de ce fermier donnent des récoltes trop importantes pour être naturelles. Elle consulte, parait-il, énormément d’ouvrages techniques.
— Elle sait lire ? s’étonna Heinrich.
— Il y a pire. Elle travaillerait encore plus que son mari.
— Sorcière !
— Aux dernières nouvelles, un destrier noir a été surpris autour de leur chaumière. Il errait de façon inexpliquée.
— Un signe de magie incontestable.
— Je vous demande donc, au nom de l’Empereur, de nous débarrasser de cet acte de sorcellerie, de purifier les terres d’Alsace et de mettre fin aux agissements du diable dans le monde des Hommes.
— Rien de plus facile.

Gilda éteignit la bougie et réassembla le bouquet de pages volantes sur lesquelles elle notait les comptes de la journée. Jamais ils n’avaient eu à récolter autant de boisseaux de seigle. L’exploitation prospérait et elle s’en félicitait. Les quelques investissements qui avaient failli les faire couler, des livres et des bêtes en particulier, payaient aujourd’hui. Franz, son mari, l’enlaça et alla se coucher, exténué par le labeur. La jeune femme attendit l’écho de ses ronflements gras avant de sortir.

Elle évolua sous une lune d’argent à la clarté bienvenue, pénétra le bois voisin et s’y enfonça pendant de longues minutes. Enfin, Gilda déboucha sur la clairière dans laquelle elle passait tant de temps depuis plusieurs semaines. À sa lisière, un cheval noir comme la nuit broutait l’herbe fraîche, attaché par un licol de cuir à un petit bouleau. Elle s’empara d’une carotte cachée dans la doublure de sa veste et la lui offrit. Il hennit de plaisir. Gilda jugea l’état du ciel et soupira de contentement. Demain, elle passerait à l’action, enfin. Toute cette préparation aboutirait à la plus belle journée de sa jeune vie. Elle alluma un feu, s’assit aux côtés du cheval et lui murmura quelque chose à l’oreille. L’animal sembla soudain pris de folie et Gilda rit avec lui.

Heinrich trouva la ferme dont lui avait parlé l’évêque. Il resta d’abord à bonne distance et observa les faits et gestes du couple de paysans, mais surtout de la femme qu’il jugea très belle, trop, peut-être. Quelque chose en lui se réveilla et il n’aima pas cela. Il y éprouva aussitôt l’influence du diable.

Le chasseur s’approcha de l’écurie à la recherche du fameux destrier noir. Seuls deux chevaux, l’un bai et l’autre alezan, occupaient les lieux. De sa sacoche de cuir, il sortit plusieurs herbes, des crucifix, des chaînes d’argent et de l’ail qu’il disposa un peu partout autour des bêtes. Il ne laisserait rien au hasard. Si ce cheval rôdait, l’écurie était l’endroit le plus indiqué pour une planque. Aussi, Heinrich s’installa à l’abri des regards, entre deux stalles et patienta si longtemps que le soleil se coucha à nouveau, et que ses paupières s’alourdirent et l’emportèrent dans un sommeil profond. Il se réveilla au cœur de la nuit, dérangé par des bruits étranges. Le cheval noir se dressait là, et il n’était pas seul.

Gilda calmait les deux chevaux alors qu’elle faisait entrer le nouveau venu dans une stalle vide. La majesté de la bête semblait effrayer les autres. Quelque part au fond d’elle, Gilda se félicita de cela. Elle avait passé des jours et des jours à fréquenter les marchés aux bestiaux pour choisir la plus belle monture possible à offrir à Franz. Son anniversaire approchait et leur nouvelle situation leur permettait de s’octroyer de modestes cadeaux de temps à autre. Avec ce cheval, cela dit, elle frappait fort et il ne se doutait de rien. L’avoir gardé caché dans la forêt lui avait permis une discrétion sans faille et elle avait pu le promener régulièrement sans éveiller les soupçons.

Un rayon de lune apparut à travers l’écurie alors qu’un nuage s’effaçait au-dehors. La lumière blanchâtre forma un cercle au pied du cheval. Gilda en profita pour s’amuser à disposer l’avoine autour du halo, en un geste précis et délicat.

— Les signes ne trompent donc pas ! rugit une voix derrière elle. Quel sortilège préparez-vous là, sorcière ?

Gilda attrapa une fourche et se retourna. Un homme en soutane la pointait d’un doigt accusateur. Gilda ne fréquentait pas assez les églises pour reconnaître l’uniforme. En une fraction de seconde, elle pensa avoir affaire à un voleur de chevaux déguisé. Jamais il n’aurait cette magnifique bête pour lui, c’était la sienne, et elle avait travaillé dur pour se la procurer ! La fourche s’envola sur le côté et Gilda frappa le prêtre au visage du plat de l’outil. Il s’effondra aussitôt en poussant un cri aigu.

Elle essaya de le bouger, sans succès. L’abandonner ici était trop dangereux, mais elle ne put se résoudre à demander l’aide de Franz alors que son cadeau se trouvait encore là. Elle le détacha et partit pour la forêt. À son retour, Franz et elle s’occuperaient du mystérieux voleur.

— C’est la sorcière, c’est la sorcière, répétait Heinrich en se redressant péniblement.

Le coup de fourche l’avait assommé quelques minutes à peine, mais c’était suffisant pour que ni le cheval ni la sorcière ne soient plus dans l’écurie. Il luttait contre l’évanouissement et chancelait à chaque pas. Dans son esprit, une course poursuite frénétique prenait place dans laquelle il traquait, athlétique, avec grâce, la vile femme. Dans la réalité il se cramponnait à chaque poutre et chaque objet lui arrivant aux épaules pour ne pas s’écraser au sol. Il sombra finalement, à l’arrière d’une auge, et resta inconscient longtemps.

Il se réveilla, car le couple s’agitait dans la maison non loin. L’homme en sortit et se dirigea vers l’écurie, probablement à sa recherche. Forcément bredouille, il s’en alla explorer les environs, la fourche à la main. Heinrich voulut se lever, mais les vertiges furent trop forts. Était-ce là la fin du plus grand chasseur de sorcières de son temps ? Sous la fenêtre de l’une d’elles ? Il sombra dans un nouveau sommeil fiévreux.

Dans son rêve, Heinrich était de retour dans l’écurie, avec les deux chevaux. Le troisième, noir comme la fin des temps, le toisait, arrogant. Heinrich remarqua l’absence de fers sur ses sabots. Un tel cheval retrouverait peut-être le bon chemin si de bons fers le confortaient dans sa marche et l’éloignaient du Malin. Alors, le chasseur s’empara du matériel de maréchal-ferrant qui traînait là et se mit à l’ouvrage. Le destrier ne bougeait pas d’un poil, étonnamment docile. Les trois premiers fers rentrèrent comme dans du beurre. Le quatrième saigna abondamment. Les sabots étaient-ils supposés saigner ?

Des cris de surprise le tirèrent hors de son rêve. Il se trouvait au bord du lit de la sorcière. Elle était redressée et le dévisageait.

— Quelle diablerie est-ce là ? éructa-t-il. Comment m’avez-vous amené ici ?
— Tout est de votre fait ! Je parierai que ce n’est pas la première fois que vous faites une crise de somnambulisme.
— J’ai combattu moult sorcières dans ton genre, en effet, femme !
— Moi, une sorcière ? Et puis même, que voulez-vous que je fasse dans cet état-là ?

Gilda montra ses deux mains et ses deux pieds à Heinrich. Elle présentait des fers comme n’importe quel cheval de trait. Ils tenaient par de vieux clous rouillés maladroitement posés et des légers filets de sang coulaient sur la peau rugueuse. Le marteau et les pinces de maréchal-ferrant reposaient au sol.

— Je… Je vous ai fait ça ?
— Et comment ! Vous allez me les enlever tout de suite où vous allez entendre parler de moi !
— Je ne vais rien faire du tout sorcière ! Qui me dit que ce n’est pas là un stratagème de votre part ? Vous allez rester comme cela jusqu’à ce que je le décide.
— Je vois le genre. Même dans votre sommeil, vous vous sentez obligés de nous museler. Vous compensez votre frustration et votre haine des femmes à cause de quoi, une mauvaise relation avec votre mère ? Un amour déçu ?

Heinrich garda le silence.

— L’amour déçu, c’est donc ça. Pas étonnant qu’elle soit partie si vous l’avez ferrée, elle aussi, hein ? Soyez gentils, passez-moi au moins de quoi éponger le sang.
— Le cheval, d’où vient-il ? Dans quel enfer l’avez-vous dompté ?

Gilda voulut dire quelque chose comme « Du marché aux bestiaux de Haguenau. Ça fait moins sorcière tout d’un coup ! » mais elle vit là sa chance.

— Je ne l’ai pas dompté, c’est lui qui l’a fait. Il me protège et je ne peux rien faire pour l’arrêter. Appelez ça une bénédiction ou une malédiction, mais il a toujours su faire taire ou disparaître les malotrus qui m’incommodaient. Vous pensiez être le premier à venir ? Je n’ai aucune idée d’où il vient, mais si j’étais vous, je me libérerais de ces chaînes. Autrement…

Au loin, dans la forêt, le hasard se rangea du côté de Gilda et son destrier hennit à la mort alors qu’un nuage noir couvrait la lueur de la Lune. Heinrich trembla. Aucune sorcière ne l’avait jamais menacé ainsi. Une terreur profonde s’empara de lui. Il se saisit alors de la pince et ôta les fers des membres de Gilda. Elle avait gagné.


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C’est sur le chemin du retour à Strasbourg que Heinrich de Bavière eut l’idée de la légende d’une sorcière sous la forme d’un cheval. C’est celle-ci qu’il raconta à l’évêque et aux autres chasseurs de sorcières, dans les sous-sols de la cathédrale, par peur de se faire radier de l’ordre secret. Et c’est ainsi que les bûchers continuèrent à fumer pendant encore quelques années un peu partout en Europe…


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